Interview avec Alexey Stoev, jeune militant biélorusse

Le mouvement de contestation du régime d’Alexandre Lukashenko de 2020-2021 a commencé avec le processus électoral de l’été 2020, où les résultats officiels ont été contestés par la candidate de l’opposition démocratique à Lukashenko, Sviatlana Tsikhanouskaya. S’en est suivi un mouvement de protestation et de grèves, le plus large de l’histoire du pays. Mais le régime a repris la main par une répression particulièrement violente et l’attention internationale a largement décliné tandis que les sources d’information indépendantes étaient attaquées par le régime. Alors que plusieurs étudiant-e-s ont été lourdement condamné-e-s en juillet pour leur participation au mouvement, nous avons cherché à en savoir plus sur la situation au Belarus. 

Une version anglaise de l’interview est disponible en fin d’article

An English version of the interview is available at the end of the article

Quelle est la situation du mouvement social au Belarus ?

La situation est très compliquée en ce moment. Des procès contre des participant-e-s aux soulèvements ont lieux tous les jours et la répression des derniers mois est parvenue à briser la plupart des initiatives collectives. Des groupes et des organisations sont régulièrement prises pour cible et dissoutes. Beaucoup de militant-e-s politiques ont quitté le pays et ne veulent pas rentrer par peur des poursuites judiciaires.
Il est toujours compliqué de faire des pronostics mais il semble actuellement que le mouvement de 2020 ait été écrasé par la vague de répression la plus brutale dans l’histoire moderne du pays.

Que penses-tu des perspectives du mouvement ? A-t-il obtenu des victoires ? Penses-tu que d’autres soit possibles ?

Une des plus grandes victoires est que de nombreuses personnes ont pris conscience de la possibilité de s’auto-organiser. La plupart des organisateur-ice-s locaux-ales, qui à priori n’avaient pas de liens avec des groupes politiques anti-autoritaires, pensent que le changement doit venir de la base. La volonté politique collective qui s’est développée en 2020 est également une autre importante victoire populaire.

Malheureusement toutes ces victoires ont été effacées par la répression. Les liens construits durant le mouvement ont été brisés par des arrestations, des exils forcés et la peur constante de nouvelles répressions. La politique du régime a été jusqu’ici de détruire systématiquement, brique par brique, la société biélorusse toute entière afin de pouvoir gouverner par la peur.

Des possibilités de changements sociaux et de soulèvement existent toujours. Le monde est dynamique, toujours changeant et les empires se sont effondrés, une petite dictature n’y fera pas exception. Lukashenko croit en son pouvoir et celui de son système. De notre côté, nous croyons au pouvoir des peuples qui ont réussi à changer le monde malgré les monarques et les tyrans.

Comment le mouvement était-il structuré ? Quelles était les types d’organisations présentes ? Y avait-il des solidarités avec les syndicats ou sont-ils trop proches du régime ?


Il y a peu d’organisations politiques formelles impliquées et la plupart d’entre elles sont actives depuis l’étranger. A cause des vagues de répressions constantes, la plupart du travail politique organisé est le fait de groupes anti-répression.


La principale force syndicale au Belarus est la Fédération des Syndicats du Belarus, il s’agit d’une fédération syndicale contrôlée par l’État et dont le président est directement nommé par Lukashenko. Elle existe pour la forme et est incapable de porter un quelconque changement social. Elle est également utilisée pour pacifier les travailleur-euse-s. Il est possible d’obtenir quelques avantages sociaux en rejoignant le syndicat mais la majorité des effectifs importants de la FSB provient de l’inscription obligatoire à la prise de poste.

Il existe plusieurs syndicats indépendants, trop petits pour avoir un impact dans la politique syndicale au Belarus. Cependant, durant les mouvements de 2020 certains ont appuyé des collectifs de grève spontanée, les aidant à s’organiser et à faire face à la répression.

Des organisations étudiantes se sont-elles impliquées ? Existe-t-il des syndicats étudiants indépendants ?

Le syndicat étudiant du pays, la Belarus Student Association (BSA), a un positionnement plutôt libéral. Il revendique le rapprochement avec l’Europe et la construction d’une démocratie étudiante. Ce syndicat a aussi participé à combattre le régime durant l’Eté-Automne 2020.

Quelle est la place des étudiant-e-s dans ce mouvement ? Est-ce que cela a impliqué les universités ? Est-ce que certains des profs les ont rejoint-e-s ?


Pendant un temps, le mouvement étudiant était assez massif avec des actions quotidiennes et même une tentative d’occuper une université de médecine, mais la dynamique a été rapidement écrasée dès que la police a commencé à intervenir dans les universités et à arrêter les étudiant-e-s. Il y a eu plusieurs douzaines d’arrestations et plusieurs ont été poursuivis pénalement. Les procès ont eu lieu il y a peu, les condamnant tous-te-s à des peines comprises entre 2 ½ ans et 3 ans de prison.

En ce qui concerne les enseignant-e-s, beaucoup se sont joint-e-s aux étudiant-e-s, que ce soit en faisant des vidéos collectives en solidarité au mouvement contre le régime ou en rejoignant leurs actions. Les plus actif-ve-s ont été renvoyé-e-s des universités, d’autres ont vu leur contrat ne pas être prolongé.

A propos de la répression dans les universités, comment les étudiant-e-s font-iels pour s’en sortir ? Est-ce qu’il y en a certain-e-s qui ont dû s’exiler ?

Beaucoup d’étudiant-e-s ont arrêté de s’impliquer après la vague de répression, par peur d’être renvoyé-e-s. Les étudiant-e-s les plus actif-ve-s politiquement ont quitté le pays et continuent de militer depuis l’étranger. Certain-e-s ont pu bénéficier de programmes d’aides pour les étudiant-e-s en Pologne ou en Lituanie.

Avez-vous reçu du soutien depuis l’international ? Est-ce que ce soutien s’est traduit matériellement ?

Oui, on a reçu du soutien de pleins d’endroits mais la plupart du temps c’était assez insuffisant. Premièrement la question de l’argent est devenue essentielle pour beaucoup de militant-e-s qui ont perdus leur travail ou ont dû fuir le pays et se sont retrouvé-e-s sans ressources. De plus, les procès coûtent cher et seule une fraction des personnes réprimées ont pu bénéficier d’une forme de solidarité financière.

Aujourd’hui, aucune attention médiatique n’est portée au Belarus et le soutien décline. Les campagnes de solidarité récoltent de moins en moins d’argent et les ONG de défense des droits de humains ont du mal à couvrir les frais judiciaires des affaires politiques.

Comment pouvons-nous aider en tant que syndicat étudiant français ? Existe-t-il des organisations de réfugié-e-s biélorusses en France ?


Il existe beaucoup d’organisations bélarusses à l’étranger qui ont besoin d’aide. La plupart des exilé-e-s biélorusses vivent aujourd’hui en Pologne, en Lituanie ou en Ukraine mais se mettre en lien avec la diaspora biélorusse locale peut être un moyen de créer du lien.

Vous pouvez envoyer des fonds et soutenir les étudiant-e-s biélorusses à travers leur syndicat étudiant BSA (Leur canal Telegram : https://t.me/zbsunion ) ou d’autres organisations étudiant-e-s.

Une autre possibilité est de communiquer sur ce qu’il se passe au Belarus. Il est important de garder l’attention sur le Belarus dans les sphères médiatiques et sociales pour que les gens aient connaissance et se souviennent de notre lutte.

English version

– What is the situation of the social movement in Belarus?

Currently the situation is complicated with trials against participants of the uprising happening every day. Repression during these last months managed to put down most of collective efforts. Groups and organizations are getting shutdown on a regular basis. A lot of political activists left the country and are not planning to return due to fear of prosecution.

It is hard to make any prognoses but so far it seems that the movement of 2020 has been smashed with the hardest wave of repressions in the modern history of the country.

– What do you think of the perspectives of this movement? Has it obtained some victories; do you think other are still possible?

One of biggest victories of this movement is that many people have started believing in the possibilities of self-organizing. Most of local organizers not connected with anti-authoritarian political groups do believe that changes should come from bottom. The collective political will that was developed in 2020 was another huge victory of the people.

Unfortunately, all these victories are being overshadowed by the repression. Social connections built during the protests were destroyed by arrests, forced migrations and constant fear of new repressions. So far, the regime is destroying systematically, brick by brick, the whole belarusian society, trying to rule by fear.

Possibilities for the new uprisings and social changes are always there. The world is dynamic and empires have fallen, not to mention small dictatorships. Lukashenko believes in his own power and power of his apparatus, while we do believe in power of the people that has changed the world despite the monarchs and the tyrants.

– How is the movement structured? What kind of organizations are taking part in it? Are there solidarities with trade unions or are these too involved with the regime?

There are very few formal political organizations and most of them are working outside of the country. With continued repressions, most of the organized political work is done by anti-repression groups.

The main trade union of Belarus is Federation of Unions of Belarus. This is a state union where the head is appointed by the president. It exists pro-forma and is incapable of any social changes. It is also used as a pacifier among the workers. You can get some social benefits by joining the union but in general the huge membership of FUB relies on the compulsory joining as part of entering the job.

There are several independent unions that are too small to have a significant influence on labor politics in Belarus. However, during the protests in 2020 some of them were helping spontaneous strike collectives to organize and fight back.

What about student organizations? Are there any independent student unions?

The student union that exists in the country is a mostly liberal organization, that pushes towards european reforms (part of the European Student Union) and formal student self-government. This union was also participating in fighting back the regime in Summer-Autumn 2020.

– What is/was the implication of students in the movement? Did it involve the universities? Did the/some professors join as well?

At some point the student movement was quite massive with daily actions and even one attempt to occupy the medical university. But the dynamic quickly went down as soon as police started appearing in universities and arresting students. Dozens of them had to face administrative arrests. Some of the students were arrested on criminal charges and recently prosecuted – they all got between 2 and a half years and 3 years in prison for participating or organizing protests. Many students were expelled for participation in the protest and won’t be able to study in Lukashenko’s Belarus anymore.

As for the professors and teachers, many of them joined the students in protest making collective videos of solidarity with repressed activists as well as participating in actions themselves. The most active ones were kicked out from universities, while others didn’t get their contract with university prolonged.

– You mentioned the repression in the universities. How do students cope with it? Did some of them had to go in exile?

Many students stopped their political involvement after wave of repressions with fear of being expelled. The most politically active students left the country and are active right now in the diaspora activity abroad. Some of them got support from student support programs in Poland or Lithuania.

– What about the international support? Did the movement receive any concrete/material help?

Yes, support was coming from various places in the world, but in many cases, it was not enough. First, the question of money that was essential for a lot of activists who lost their jobs or had to migrate. Political prosecutions of thousands and thousands of people also cost a lot of money. Only a part of the people repressed managed to get solidarity support.

Currently, with almost no focus on Belarus in the media, international support is waning. Solidarity campaigns are raising less and less money and human rights NGO’s are struggling with being able to cover all the legal costs at least of part of political cases.

– How could we help, as a French student union? Do you know of any exiled/refugee orgs in France? Our interprofessional union can probably help them as well.

There are many Belarusian organizations abroad that need support. Currently, most of the Belarusian migrants are in Ukraine, Poland or Lithuania, but getting in touch with the Belarusian diaspora in France might be one of the ways to establish cooperation between structures.

You can raise also funds and support Belarusian students through the student union BSA (their Telegram channel : https://t.me/zbsunion ) or other student organizations.

Another possibility is to spread information of what is happening in Belarus. It is important to keep Belarus in the news and the social sphere for people to know and remember the struggle.

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